Exposition du 29 Janvier au 14 Mars 2020 à la MAISON-SALVAN
Restitution de résidence suite à l'invitation de Paul De Sorbier

Dans Archives sauvées des eaux, Laurie Dall’Ava revisite un corpus documentaire, qu’elle constitue depuis une dizaine d’années, et qu’elle nomme ANESTHÉSIE. Le titre de l’exposition, s’il peut faire penser à un déluge ancien ou à la montée contemporaine des océans, évoque aussi l’image du Léthé, le fleuve de l’Oubli où les âmes des morts, avant d’entrer dans de nouveaux corps, venaient s’abreuver pour effacer le souvenir de leurs vies passées. Mais à la différence du mythe grec, ce n’est pas à une destruction définitive du souvenir que s’intéresse Laurie Dall’Ava, mais plutôt à son changement d’état : on pourrait dire, par analogie avec la chimie organique, que l’eau est le solvant de la mémoire, c’est-à-dire le milieu qui à la fois en dissocie les éléments, les attire à lui et les conserve. Lors d’une solvation, les atomes, ions et molécules d’une substance se dispersent et interagissent avec les molécules du solvent pour s’insérer dans sa structure. La chimie est la science de la transformation, et c’est au fond de changement d’état qu’il est question dans Archives sauvées des eaux : d’une mémoire transférée, préservée ou rescapée. Destinée par essence à un témoin futur, la temporalité de l’archive s’inscrit d’emblée dans un hors-temps : toujours-déjà passée, elle témoigne pour un témoin à venir, attendant, anesthésiée, qu’un regard la ranime.

L’exposition de Laurie Dall’Ava trace ainsi diverses routes de mémoire, où se croisent des stratégies d’effacement et de réapparition, construisant, au fil du parcours, un jeu de reflets conceptuels sur l’idée de RÉSISTANCE - résistance de l’archive à l’oubli mais aussi résistance des communautés humaines et non-humaines face à un effacement programmé. Ce double axe se retrouve dans le choix des oeuvres proposées : des images d’archives blanchies, où l’on devine des gestes de soin, quelques objets, culturellement insituables, des sons et des odeurs évoquant les rémanences d’un RITUEL.
Une sensorialité à la fois précise, osseuse et ténue se met en place dès l’entrée, où une scénographie minimale donne le ton de l’exposition : un tirage épinglé au mur et une feuille de papier sur une tablette forment comme un pont imaginaire entre les territoires physique et intérieur, invitant le visiteur à partir à la recherche d’une part de soi perdue dans la mémoire ou dans la profondeur archétypale d’une forêt.

En entrant dans la première salle, le regard se pose sur trois plaques de verre, presque en lévitation sur un présentoir semblant lui-même suspendu dans l’espace. Du noir de fumée, en se déposant dans les signes gravés sur des plaques de verre, a révélé les informations binaires d’une photographie, qui est elle placée dans la dernière salle de l’exposition. La succession rythmique des lignes et des silences rappelle à la fois la musique répétitive et les systèmes chaotiques, où une structure finit par émerger dans un apparent désordre. Elle évoque aussi une langage inconnu, le code à partir duquel la réalité phénoménale émerge du néant. En informatique, on nomme l’encodage fondamental d’un système complexe, « root », c’est-à-dire racine.

La réalité toute entière a un jour émergé de cette racine invisible : il y a là une analogie avec le monde végétal qui a inspiré l’une des deux oeuvres sur laquelle nous avons collaboré, une Fiole remplie d’un liquide vert émeraude, évoquant un Fluide vital qui parcourrait la nature. Composé de molécules extraites sélectivement à l’aide de différents solvants, il fait le trait d’union entre les univers des techno-sciences, du chamanisme et de l’alchimie, convoquant tour à tour à l’esprit les images du laboratoire, du breuvage psychotrope des rituels amazoniens, et du « lion vert » des alchimistes, porteur du feu secret et agent des transmutations.

La seconde pièce de notre collaboration Exo genome project, est un texte projeté dans la deuxième salle, cut up où se télescopent et se répondent les fragments d’une mythologie uchronique : il y est question d’évolution divergente et de pharmacologie parallèle, d’événements mystérieux comme la catastrophe de Toungouska, d’échanges sur le deep web, ou encore de transe chamanique et de relation originelle au non-humain. Présentée en face de Pharmakon, une photographie montrant deux ampoules remplies d’une substance inconnue, l’une incolore et l’autre noire, la projection fractionne les unités de savoir (comme l’on parle en chimie de distillation fractionnée) et les fait recirculer en boucle. Méditation sur le pouvoir des molécules, sur les cellules politiques dormantes et sur ce qui dort dans nos cellules, cette pièce est un sort jeté, depuis un espace-temps futur ou très ancien, au capitalocène et à toute société reposant sur le contrôle. Comme une sorte de matrice ou de réacteur qui communiquerait en silence avec les gestes, les signes, les objets talismaniques et les résidus spectraux disséminés dans les salles de l’exposition, il constitue le pendant conceptuel des mondes sensoriels construits par Laurie Dall’Ava, mondes des espacements et de l’inframince, où des sons ténus, des images devenues parfois presque dessin et des signes inconnus se glissent dans la mémoire pour in fine faire monde.

Bouclant la boucle, l’énigmatique phrase présente à l’entrée refait son apparition dans la dernière salle sur une petite carte, que le spectateur est invité à prendre avec lui, souvenir d’un espace imaginaire dont l’ombre continue à se projeter au-delà de la présence physique, et peut-être à se transformer en lumière. Feuille de salle écrite par Victor Mazière.

Légende . Embossage sur feuille 30x40cm  

Légende . Embossage sur feuille 30x40cm et tablette en bois 200cm  

Le champs des cytoplantes. Inkjet print 110x150cm  

 

Partitions. Gravures sur verre 20x100cm, pigment.  

 

 

 

Seringueiro. Documentation Anesthésie. Digigraphie 30x45cm  

Alvéoles. Documentation Anesthésie. Digigraphie 30x45cm  

 

Extraction. Fiole jaugée, molécules végétales et solvant organique.   

Extraction. Fiole jaugée, molécules végétales et solvant organique.   

Community. Habitat Enawenê-Nawê Brésil. Impression sur verre A4  

 

Objet I. Fouet en nerf de boeuf.  

 

Pharmakon. Documentation Anesthésie. Digigraphie 80x100cm  

Community. Habitation Yanomami. Digigraphie 30x45cm  

expo genome project . en collaboration avec Victor Mazière  

 

 

 

Objet II Foëne. Outil en fer forgé XVIIIe   

Sans titre. Entonnoir en verre soufflé, charbon, copal.  

 

 

Fire ceremony. Documentation Anesthésie. Digigraphie 80x100cm  

 

Légende/Offrande . Embossage sur cartes 8x10cm   

 

Objet III. Fer rituélique de protection, Mali.