J’emprunte le titre de cet abécédaire à une pièce musicale du mystique voyageur Georges Ivanovitch Gurdjieff, transcrite pour le piano par Thomas De Hartmann, et interprétée par Alain Kremski dans les années 50. Une musique d’une grande fluidité, oscillant entre simplicité, silence et profondeur ; nous guidant vers quelque chose d’incernable, de troublant. Les Chercheurs de Vérité était également le nom du groupe de recherche fondé par Gurdjieff dans sa quête spirituelle. L’idée de « vérité » n’est pas ici envisagée dans un contexte « logique » ou religieux, mais bien plutôt comme une tentative d’entrer dans un rapport subjectif ou trans-personnel au monde.

Dans cette optique, je considère ce travail comme une proposition poétique et méditative sur la transformation de l’être, sur notre rapport à l’inconnu. La pratique du Yoga ainsi que les recherches menées sur les spiritualités vivantes ont considérablement influencées mon travail. En réaction à certains systèmes violents de séparation imposés par notre société et par certains groupes totalitaires, je conçois cet abécédaire comme une forme de retrait et de résistance. Il ne s’agit pas de constituer un système de classification, mais plutôt d’ouvrir un espace où se croiseraient certains mots-clés choisis dans le domaine de l’esthétique et dans celui de la magie. Dans cet ensemble, gravitent ainsi chamanes, hypnotiseurs, marabouts et autres guérisseurs de l’âme. Paupières closes, les figures sont ici convoquées pour prendre part à une forme de rite ou de cérémonie sacrés. Les radioniciens et les sourciers, quant à eux, s’exercent à la mesure de fréquences invisibles, afin de rééquilibrer l’énergie des corps ou de trouver la source cachée. Nous sommes donc toujours face à quelque chose de difficilement nommable, un mouvement d’entre-deux difficile à déterminer.

Autre système opérant selon des voies mystérieuses, la musique (traditionnelle du monde, classique, contemporaine...) est une grande source d’inspiration. Notamment dans le courant de la musique minimaliste répétitive et mystique des années 60 avec des artistes tels que Philip Glass, Terry Riley ou Arvo Pärt. La musique est un modèle esthétique important dans mon travail plastique. Je cherche à rendre palpable cet effet vibratoire, cet état transitoire de la perception, la puissance de son ressenti, qui peuvent mener à des états de conscience alternés, comme la transe dans le cadre par exemple, des cérémonies Soufis, indiennes ou africaines. Les silences et les intervalles renforcent la part de mystère de l’ensemble. Au sein d’un accrochage plutôt minimaliste et épuré, une grande part est laissée à l’entre-deux, aux blancs et aux vides. Les notions de césure et de neutre me sont chères. Dans mes installations, les éléments se lient mais ont leur autonomie propre, tels des notes, ils gravitent les uns autour des autres, dans une forme de non-évidence, un ailleurs difficile à nommer.

Outre une fascination particulière pour la matière-image ainsi que pour le rapport à l’ancestral, l’appropriation et l’utilisation de documents et d’images d’archives dans mon travail est lié à une volonté de renforcer le caractère énigmatique et instable de l’ensemble. L’archive est envisagée ici comme un signe flottant extrait de sa temporalité, détaché de son contexte, de son origine et de sa source. Dans sa mise-en-lien poétique avec d’autres éléments (photographies, objets, matériaux, notes, sons...) l’archive-signe, tout comme peut le faire la divination, ouvre des portes à l’interprétation : les auspices, par exemple, formes abstraites dessinées dans le ciel par des nuées d’oiseaux ; à partir du moment où ils sont sujets aux prédications des augures deviennent porteurs d’un sens nouveau.

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